Wroclaw, les interprètes évanouis, Picasso et l'officier d'occupation

Lieu : été 1949, Wroclaw, ex-Breslau en Silésie orientale, devenue " terre récupérée " de la Pologne. Ville gravement endommagée lors d'une des dernières grandes batailles sur le front de l'Est avant la chute de Berlin, mais avec un Palais des expositions épargné et de la place pour loger quelques centaines de participants au 1er Congrès Mondial des Intellectuels pour la Paix organisé sous le patronage de l'UNESCO.

Les interprètes : le service linguistique du congrès était placé sous la direction de M. Serge Gloor, suisse avec une mère d'origine polonaise, fonctionnaire de l'UNESCO. Il avait recruté les interprètes pour les cabines anglaise, française et espagnole à Paris. Les deux interprètes de la cabine allemande, Richard Herzenberg et Walter Keiser, furent engagés par l'intermédiaire de l'Association des diplômés de l'Ecole d'interprètes de Genève (AIT). Il faut rappeler qu'à ce moment-là, il n'y avait que peu d'interprètes travaillant en allemand ou de l'allemand sur le marché free-lance ailleurs en Europe et les interprètes de conférence allemands qualifiés et persona grata vivant en Allemagne étaient très peu nombreux. Les interprètes pour les cabines russe, polonaise, tchèque, hongroise, roumaine, bulgare et serbo-croate furent amenés par les délégations de ces pays. Très peu d'entre eux avaient une expérience de l'interprétation de conférence, moins encore de l'interprétation simultanée. Pour moi, c'était la troisième vraie conférence internationale et ma deuxième rencontre avec l'interprétation simultanée. J'avais découvert celle-ci un an auparavant au Congrès de l'Internationale Socialiste à Vienne, la première vraie conférence internationale d'après-guerre en Autriche. La formation à l'Ecole d'Interprètes de l'Université de Genève (EI) ne comportait pas l'interprétation simultanée, abhorrée par l'Administrateur de l'école, le grand consécutiviste Antoine Velleman. Nous apprenions la simultanée sur le tas : « voilà le microphone, voilà les écouteurs, traduisez ».

Le voyage aller : pas facile. Richard Herzenberg, ancien réfugié, avait un passeport Nansen [1] et ne voulait pas passer par l'Allemagne occupée. Ne restait donc que le voyage par Vienne-Prague-Wroclaw. Le réseau ferroviaire autrichien était dans un triste état, les trains ne pouvant circuler qu'à 30 km/h maximum sur de longs trajets. Départ de Genève à 6h30 du matin, arrivée à Prague à 23h00. Là, nous avions presque 24 heures à notre disposition, les trains pour Wroclaw ne circulant que trois fois par semaine. Le taux de change du franc suisse, monnaie forte, nous permit de loger à Prague dans un hôtel de luxe et de faire en taxi la visite complète avec guide de cette merveilleuse ville miraculeusement épargnée.

Le travail des interprètes : plusieurs surprises. D'abord, pour l'interprétation simultanée nous découvrîmes à notre arrivée dans la salle de conférence de vétustes cabines téléphoniques « monoplace » avec une petite tablette clouée sous le hublot rond de la porte et, pour nous asseoir, un escabeau de bar. En guise d'écouteurs il y avait d'authentiques casques de tankistes. Pour les langues des pays de l'Est et pour l'allemand, l'interprétation se faisait en « bidirectionnelle », ce qui provoqua de jolies bousculades à l'entrée des cabines prévues pour une seule personne. En revanche, le relais existait déjà, surtout via le russe et l'anglais à partir de toutes les langues non usuelles dans les congrès internationaux d'alors. Autre surprise : à la cérémonie d'ouverture la grande salle était bondée. La dernière rangée de siéges se trouvait à 50 cm des cabines. Au bout de vingt minutes environ du discours inaugural du Président, silence dans quatre cabines. Que s'était-il passé? Les jeunes collègues inexpérimentés, frappés d'anoxie, s'étaient évanouis! Il n'y avait aucune ventilation dans les cabines et ils n'avaient pas osé ouvrir les portes à cause des gestes et regards courroucés des délégués gênés par le bruit de l'interprétation. Nous autres « expérimentés » avions vite entrouvert les portes de nos cabines et tant pis pour la gêne des participants. Dernière surprise : nous découvrîmes que nous n'étions pas seulement là pour interpréter, mais aussi pour traduire, après la dernière séance du jour, les résolutions votées et les projets de résolution pour le lendemain. « Non », disions-nous, « pas tout de suite après la réunion, récupérer d'abord ». Ainsi, chaque soir, nous nous précipitions dans le Luna Park aménagé juste à côté du Palais des expositions pour la grande « Fête des terres récupérées » célébrée en Pologne à ce moment. Et l'on vit le vaillant petit peuple des interprètes se défouler joyeusement sur la grande roue ou sur les montagnes russes, jouer au Guillaume Tell aux stands de tire-pipe et se sustenter aux kiosques à saucisses et cevapcici. Après quoi, retour au congrès pour traduire parfois jusqu'à minuit passé.

Le congrès : réunion fascinante de l'intelligentsia mondiale, écrivains, peintres, scénaristes, musiciens, architectes, etc. Parmi eux, le chanteur américain noir mondialement connu Paul Robson, le couple d'écrivains Aragon, Julie Coton, Pablo Neruda, Fadeyev, Ilia Ehrenbourg, les peintres Pablo Picasso et le jeune Suisse Hans Erni, etc. Le congrès fut marqué au début par un gros incident diplomatique : le Directeur général de l'UNESCO, le britannique Julian Huxley, se rendant tout de suite compte que le congrès, totalement infiltré par les sympathisants communistes (fellow-travellers en anglais), allait dégénérer en une immense manifestation politique, lui retira officiellement le patronage de l'UNESCO et quitta Wroclaw le jour même. Mais le congrès continua et nous étions fascinés par les récits de ceux qui avaient survécu aux  horreurs de la guerre et par les personnalités présentes.

Après la fin des travaux à Wroclaw, le congrès se rendit à Varsovie en autocar. J'ai le souvenir de routes totalement défoncées, mais aussi de merveilleux bois de bouleaux. A Varsovie, terriblement ravagée par la guerre, la plupart des participants étaient logés chez l'habitant. Ma logeuse, une veuve de guerre adorable parlant parfaitement le français, ne savait pas trop que penser du tout récent changement de régime en Pologne. A propos de langues, la seule langue dans laquelle nous arrivions à nous faire comprendre lors de nos promenades en ville, tant à Wroclaw qu'à Varsovie, était l'allemand sauf exception rare, mais nous avions intérêt à faire savoir que nous venions de Suisse. Le congrès se termina par une grande réception donnée par le Président Bierut au Palais de la présidence. Le début de la cérémonie fut une longue épreuve de patience pour les participants : trois discours interminables interprétés chaque fois en consécutive dans trois langues! Les discours finis, ce fut la ruée sur les buffets : caviar et vodka à profusion, ambition acharnée des hôtes polonais à gagner chaque duel avec l'invité étranger à qui descendra cul-sec le plus grand nombre de verres en un minimum de temps. Résultat : Une ambiance survoltée, des chants populaires dans tous les coins et un certain Pablo Picasso, torse nu, dansant le flamenco sur une table rapidement débarrassée pour l'occasion. Le lendemain, visite-éclair de Varsovie, vue apocalyptique du ghetto totalement rasé - il me reste de cette excursion un album bouleversant du dessinateur Tadeusz Kulisiewicz intitulé « Varsovie 1945 » -, mais aussi, déjà, les premiers projets et travaux de reconstruction minutieusement fidèle de la vieille ville.

Le voyage retour : il fut dramatique. Richard Herzenberg, qui avait traîné une vilaine bronchite tout le long, vit son état de santé empirer sérieusement dès notre arrivée à Varsovie. Il fallait rentrer en Suisse le plus vite possible, donc passer à travers l'Allemagne occupée par le trajet le plus direct : Varsovie-Munich-Zurich. Mon souvenir : le train de nuit arrive à la frontière germano-polonaise. Contrôle des passagers par un contrôleur allemand et un inspecteur de la police militaire américaine. Celui-ci, voyant l'état du malade, décide de nous laisser continuer malgré l'irrégularité des papiers de Richard, mais il nous met en garde : « Vous allez avoir des problèmes à la sortie ». Tout se passe miraculeusement bien au passage de la zone d'occupation américaine à la zone française. C'est à la gare-frontière germano-suisse de St. Margrethen que cela se gâte. L'officier de police militaire français est intraitable : « Pas question de vous laisser passer. Le malade n'a pas de papiers en règle et vous, le Suisse, vous n'avez pas les visas nécessaires. Puisque les Américains vous ont laissé passer, retournez à Munich et procurez-vous les autorisations nécessaires au Consulat de France. Descendez du train ! » Nous obtempérons, Richard titubant de faiblesse. Le chef de gare allemand intervient, exige qu'on fasse venir un médecin et obtient gain de cause. L'agent français appelle son supérieur. Conciliabule. Ce sont finalement le constat du médecin : « cet homme a une grave pneumonie » et dans une moindre mesure nos contrats UNESCO pour le Congrès de Wroclaw, qui font fléchir les Français. Nous reprenons le train, Richard soutenu par le chef de gare et moi, sous les regards de dizaines de passagers penchés aux fenêtres qui se demandent pourquoi ce retard de presque une heure. Le passage de la frontière suisse se fait sans histoires et nous voilà sauvés.

Epilogue : Richard Herzenberg se remit non sans peine après un long séjour à l'Hôpital cantonal de Genève. Il rejoignit peu après les rangs des traducteurs-interprètes permanents du Bureau International du Travail. De mon côté, après cette nouvelle expérience de l'interprétation simultanée, je m'employai, avec le Comité de l'AIT, à en obtenir l'introduction officielle dans le programme de l'Ecole d'interprètes, aidé en cela de l'intérieur de l'école par Serge Gloor qui avait accepté un poste de chargé de cours peu après Wroclaw. [1] Fridtjof Nansen - 1861-1930 -, explorateur polaire norvégien légendaire et Commissaire suprême de la Société des Nations pour les réfugiés et les prisonniers de guerre en 1921, fit établir par la SdN des passeports spéciaux pour les réfugiés russes. Ce système de documents (les passeports Nansen) fut étendu à des réfugiés d'autres nations et se maintenait jusqu'après la deuxième guerre mondiale. En 1922, Nansen reçut le Prix Nobel de la paix.


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Walter KEISER. "Wroclaw, les interprètes évanouis, Picasso et l'officier d'occupation". aiic.fr June 28, 2006. Accessed November 14, 2018. <http://aiic.fr/p/2402>.