Se comprendre malgré ou grâce au multilinguisme ?

ALBINE DEGRYSE : Qui sont ces gens ?

NORMA GETTE : Soyez polis avec eux. Traitez-les bien. Certains comprennent tout ce que vous dites. Ce sont les interprètes des langues officielles de l’Union européenne.

ALBINE DEGRYSE : Mais c’est une foule. Vous les connaissez tous ?

NORMA GETTE : Celui-là par exemple c’est le Suédois qui traduit l’Allemand. À côté de lui il y a le Suédois qui traduit l’Anglais, et à côté la Suédoise qui fait l’Italien. Ça c’est le Slovène qui traduit le Portugais, et ça la Française qui traduit le Castillan, elle est assise près du Polonais qui traduit le Tchèque, mais le Tchèque qui traduit du Polonais il est là-bas, loin, on leur a demandé de se mettre à côté pour simplifier mais il n’a pas compris. L’Estonien qui fait le Lituanien est à côté du Lituanien qui fait l’Estonien, ça c’est bien, le Grec qui fait l’Italien n’est pas à côté de l’Italienne qui fait le Grec qui est là-bas, pareil pour Espagnol-Portugais-Portugais-Espagnol, tant pis, voilà le Letton qui traduit le Slovaque et là je reconnais la Hongroise qui traduit le Français, elle est entre le Finlandais qui traduit l’Allemand et l’Anglaise qui traduit le Grec moderne, d’accord il n’y a qu’Estonien-Lituanien et Lituanien-Estonien qui se sont mis à côté comme il faut ce n’est pas grave. (...)

Non, l’AIIC France n’a pas décidé de se reconvertir dans le spectacle en produisant, le 2 avril 2011 à Paris, une reprise en version lecture de L’Européenne, de David Lescot.

Au-delà de l’excès théâtral qui fait sourire, le sujet a permis une rencontre entre différents professionnels concernés par les conférences multilingues : la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, le Fonds Pascal, l’Observatoire européen du multilinguisme, l’Association internationale des Villes francophones de Congrès, l’Office de Tourisme et des Congrès de Paris et le Centre International de Deauville.

Notre partenariat avec la Délégation générale à la langue française et les langues de France, représentée ce soir par Jean-François Baldi (voir son discours ici), remonte à plusieurs années déjà ; en effet, la DGLFLF ainsi que le Fonds Pascal poursuivent un même objectif, défendre la diversité linguistique dans un environnement international, et veillent à travailler avec les professionnels que nous sommes, comme ce fut le cas lors des États généraux du multilinguisme en septembre 2008.

L’Office de Tourisme et des Congrès de Paris, ainsi que le Centre international de Deauville, représentés respectivement par Cécile de Mairaville et Paul Séchaud, nous ont confirmé que la France est encore une destination de choix pour nombre de congrès, même si, hélas, ces rencontres internationales ne se déroulent pas toujours en plusieurs langues.

Il y a donc un travail pédagogique de longue haleine à faire, pour en finir avec certaines idées reçues.

Ainsi, selon Christian Tremblay, président de l’Observatoire européen du multilinguisme, une petite révolution copernicienne est en cours : il est reconnu aujourd’hui que la diversité linguistique et culturelle, loin d’être un obstacle aux échanges, est une richesse, et que les compétences linguistiques sont une valeur économique. L’étude ELAN démontre que le manque de compétences linguistiques est un handicap pour les entreprises. Quant au rapport Davignon, élaboré après le Forum européen des entreprises pour le multilinguisme, il présente des conclusions à caractère politique et social, reconnaissant que le traitement des langues dans les entreprises est aussi une façon de valoriser les ressources des populations migrantes et de leur donner les conditions d’être pleinement performantes en entreprise : il s’agit donc d’un facteur de cohésion sociale et de performance économique. Ces deux rapports, ainsi que la communication de la Commission européenne de 2008 "Multilinguisme : un atout pour l'Europe et un engagement commun" ont pour prolongement le projet CELAN, « Réseau pour la promotion des stratégies linguistiques pour la Compétitivité et l’Emploi ».

Selon une autre idée largement répandue, l’interprétation multilingue coûte cher, et n’est pas à la portée de tous.

Le Fonds Pascal (Programme d’aide aux sciences et aux langues), nous dit M. André Catillon, a précisément été créé pour assurer la présence de la langue française dans un environnement international, en accordant une subvention pour financer l’interprétation simultanée lors des congrès scientifiques internationaux au sens large (sciences humaines ou sociales, droit...).

Françoise Muel, de l’Association internationale des Villes francophones de Congrès nous a livré les résultats d’une étude commandée par son association sur les difficultés d’un congrès monolingue :

Il en est ressorti que le congrès international monolingue :

  • Entraîne un système d’exclusion de près de la moitié des participants potentiels y compris chez les spécialistes.
  • Brime une partie des présents.
  • Ne profite qu’à une minorité de congressistes autonomes.
  • Lors  de l’écoute, entraîne une perdition très  importante des messages fournis : interruption de l’écoute, retard dans le suivi et donc dans l’assimilation, contresens, déduction et pas toujours compréhension.
  • Vide les interventions de leur substance car beaucoup de congressistes restent passifs n’osant pas intervenir.
  • Introduit, dans les congrès médicaux et scientifiques où le vocabulaire utilisé est très pointu, le malentendu et l’imprécision.
  • Qu’à long terme, pourrait entraîner un appauvrissement intellectuel universel.

Pour mieux connaître le secteur de l’interprétation de conférence en France, la Région France a lancé en septembre dernier le projet Linguascope, observatoire des pratiques linguistiques dans les congrès, dont les résultats seront présentés à la prochaine Assemblée générale de l’AIIC, en janvier 2012 à Buenos Aires.

En conclusion, Sarah Bordes nous a signalé une étude comparative réalisée par le centre de traductologie de l’université de Vienne sur la perception de la compréhension et la compréhension objective d’un même discours prononcé en anglais par un conférencier italien ayant l’habitude de s’exprimer dans cette langue, avec et sans interprétation vers l’allemand. Il en est ressorti que tant l’auto-évaluation de la compréhension par les participants ayant bénéficié de l’interprétation que leur compréhension réelle (sur la base d’un questionnaire) étaient meilleures que celle du groupe ayant suivi la conférence en anglais.

Le constat est clair. Reste désormais à l’AIIC à poursuivre dans cette voie, en compagnie de ces différents acteurs, que la soirée nous a permis de rencontrer ou de retrouver autour de ces objectifs communs.

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Recommended citation format:
Bettina LUDEWIG-QUAINE,Meei-huey WANG. "Se comprendre malgré ou grâce au multilinguisme ?". aiic.fr June 20, 2011. Accessed August 22, 2019. <http://aiic.fr/p/3652>.