Jeannie de Clarens, héroïne de la Résistance et membre de l'AIIC dès ses débuts

Merci pour tout cela, Jeannie. Et merci pour ton incroyable courage pendant la guerre. C’est à toi, et à d’autres comme toi que nous devons de vivre libres aujourd’hui. Hommage de Christopher Thiéry.

Jeannie de Clarens, née Rousseau

Souvenirs personnels  

Ainsi, Jeannie est morte. J’allais la voir une ou deux fois par an, à Saint-Georges de Montaigu, en Vendée, où elle finissait ses jours paisiblement auprès de Pascal (son fils) et Florence. Elle marchait avec une canne, mais elle était tout à fait « présente », bien que vers la fin elle peinait à organiser sa pensée. Une idée lui venait, mais alors qu’elle cherchait à l’exprimer, l’idée s’en allait…  

Elle a souhaité être incinérée. Cela se passa à La Roche-sur-Yon, dans « la stricte intimité familiale », et de façon très émouvante, très sereine.  

Quand elle habitait encore Paris, à chacune de mes visites j’allais déjeuner chez elle. Depuis longtemps nous étions plusieurs à la pousser à sortir de son mutisme concernant ses activités pendant la guerre, à rédiger quelque chose. Elle trouvait toujours un prétexte pour n’en rien faire. Un incendie dans son appartement avait détruit ses cahiers… Finalement, elle a bien voulu me raconter des choses, et même que je l’enregistre. Je n’en parlerai pas ici : on trouvera tout cela sur « Interpreting the World », et notamment l’interview qu’elle a donnée à David Ignatius en 1998, pour le Washington Post.

Mais j’ai compris, au cours de nos entretiens, alors qu’elle minimisait toujours l’importance de son engagement, combien cette période l’avait marquée — et notamment la nécessité vitale de vivre à chaque instant dans le mensonge. D’être prête à répondre instantanément à une question posée à l’improviste sur son identité, ou la raison de sa présence à tel endroit tel jour… Et d’être ainsi tout le temps sur ses gardes, avec tout le monde, même ses proches : jamais la vigilance ne devait se relâcher.

Outre la force de caractère qu’une telle discipline exige, elle m’a avoué que le retour à une vie « normale » n’avait pas été simple. Un demi-siècle plus tard, cette discipline contre nature laissait encore des traces, m’a-t-elle dit.  


Quand j’ai entrepris de rédiger un « petit texte » sur Jeannie pour la rubrique in memoriam, je n’avais pas mesuré le rôle qu’elle avait joué dans ma propre vie. En effet, bien qu’il n’y eut jamais la moindre intimité amoureuse entre nous, à plusieurs époques elle a changé, sans doute à son insu, le cours de mon existence.

   

J’ai rencontré Jeannie Rousseau l’été 1946, au lac Chambon, en Auvergne. C’était un lieu de villégiature qui avait eu son heure de gloire pendant l’occupation, quand les plages du midi étaient inaccessibles à la plupart des Français. J’avais été invité par une amie de la famille, qui y avait un chalet. C’était la première fois que je venais en France depuis 1939 — nous habitions Londres, où j’ai fait toute ma scolarité au Lycée français.

Sur la plage de Murol, j’avais intégré un groupe de jeunes, de 18 à 20 ans. Un jour un copain me dit « allons dire bonjour à Jeannie ». Et nous voilà dans une jolie villa, introduits auprès d’une fort belle dame qui trônait dans un grand lit. On m’a expliqué qu’elle était en convalescence, après une tuberculose contractée au camp de Ravensbrück.

On ne savait pas trop ce qui avait motivé sa déportation, mais ce devait être important, puisque les Américains lui avaient fait cadeau d’une jolie BMW décapotable saisie aux Allemands. En effet, les jours où elle se sentait bien elle emmenait sa jeune cour visiter les lacs d’Auvergne.

Nous étions tous évidemment sous son charme — mais elle était fiancée. À un rescapé des camps rencontré au sanatorium, Henri de Clarens : plus tard j’ai compris qu’elle ne pouvait envisager de vivre qu’avec quelqu’un qui aurait connu l’horreur des camps, avec qui il n’était pas nécessaire de parler de l’indicible — il savait.

Néanmoins, pour moi elle incarnait « la femme française », cette vision pour laquelle je devais décider, deux ans plus tard, d’interrompre mes études de médecine en Angleterre pour les continuer en France, ce qui était beaucoup plus compliqué.

Un jour, à Murol, Jeannie m’a tendu un livre, en me disant qu’il fallait que je le lise. C’était Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Comme pour des millions d’autres, ce livre a marqué mon existence — et c’est Jeannie qui me l’a fait connaître. Cela compte, dans une vie.  


Dix années plus tard, nous étions tous les deux interprètes de conférence. J’ai le souvenir de Jeannie arrivant à l’assemblée de l’AIIC à Genève, en 1956 ou 1958, la jambe dans le plâtre : elle avait tenu à faire une dernière descente en skis avant de prendre le car… petit plaisir de dernière minute souvent fatal. Elle avait été interprète au SHAPE, puis elle était devenue free-lance, Français A, Anglais B, Espagnol C.

Alors que son excellent allemand lui avait permis les prouesses que l’on sait, après la guerre elle n’a plus voulu prononcer un mot dans cette langue — tout en inscrivant ses enfants en section allemande à l’école. On la voyait à l’OTAN, à l’OCDE, et dans plusieurs institutions spécialisées des Nations unies — pour lesquelles elle a beaucoup voyagé.

Ce sont ces voyages, d’ailleurs, qui l’ont amenée à en exaspérer plus d’un : elle avait le chic pour dénicher des objets divers à un prix imbattable à l’autre bout du monde, pour ensuite demander à des collègues de les lui rapporter à Paris ! Des bottes commandées en Australie, par exemple, qui n’étaient pas prêtes au moment du départ, et qu’une collègue a eu la gentillesse de rapporter.

Mais qui, manque de chance, n’étaient pas à la bonne taille ! La collègue en question repartait peu de temps après aux antipodes, mais a refusé de les rapporter… Et un jour elle m’a demandé de rapporter du Japon un sabre de Samouraï qu’elle avait acheté pour son fils. J’avoue que j’ai refusé tout net, d’autant que de jeunes Japonais venaient de tenter de détourner un avion au moyen de cette arme redoutable.

Cela m’avait donné l’occasion de lui faire part, en toute amitié, de l’irritation croissante de la profession devant ces pratiques, d’autant qu’apparemment elle n’avait pas besoin de ses émoluments pour vivre. En larmes, elle m’a dit que ce n’était pas pour elle, mais pour faire des cadeaux. Et je crois qu’elle s’est amendée.

Malgré ces petits travers, elle était très respectée, et la qualité de son interprétation appréciée. Je lui dois d’ailleurs un des plus beaux compliments de ma carrière : j’étais en cabine anglaise à la FAO quand le délégué de Cuba a demandé la parole. Mon concabin étant sorti pour un besoin naturel, je me suis évidemment branché sur la cabine française. C’était Jeannie. Son français étant beaucoup plus facile à interpréter que l’original cubain, j’ai pu me laisser aller à de belles envolées, lyriques à souhait.

À l’issue de la réunion, la délégation cubaine a tenu à dire à Cecil Biass, le chef interprète, combien on avait apprécié la brillante interprétation anglaise du discours de leur ministre ! Cecil s’est abstenu de révéler que le mérite n’en revenait pas à l’interprète en question, qui ne connaissait pas un mot d’espagnol…

Jeannie a donné des cours d’expression française à l’ESIT, et j’ai reçu plusieurs témoignages de collègues qui ont gardé un profond souvenir de cette « grande dame, modèle de classe et d’élégance ».  


J’ai en mémoire d’autres occasions où Jeannie a joué un rôle important dans mon existence, mais ceci est une autre histoire.

Merci pour tout cela, Jeannie. Et merci pour ton incroyable courage pendant la guerre. C’est à toi, et à d’autres comme toi que nous devons de vivre libres aujourd’hui.  

Christopher Thiéry


On peut se renseigner sur le rôle de Jeannie pendant la guerre sur :
memoiredeguerre.pagesperso-orange.fr/biogr/clarens-rousseau.htm 

Jeannie Rousseau de Clarens, Valiant World War II Spy, Dies at 98
NY Times 2017/08/29


Recommended citation format:
Christopher THIERY. "Jeannie de Clarens, héroïne de la Résistance et membre de l'AIIC dès ses débuts". aiic.fr December 18, 2017. Accessed January 18, 2018. <http://aiic.fr/p/8437>.